L'évolution de la médecine

L’évolution de la médecine

 

     Nul ne peut contester la mutation que subit actuellement l’exercice de la médecine à des niveaux divers,  mutation qui interroge le médecin, le patient, le gestionnaire du système de soins, selon des points de vue variés, différents et souvent divergents, mutation dont les effets délétères appellent régulièrement des solutions qui, il faut bien l’avouer, ont fait preuve d’une inanité constante depuis de nombreuses années. Patient mécontent, médecin désenchanté, système de soins inflationniste, proposent des solutions  à partir de constats éclatés, dans lesquels ne figurent jamais une évidence : le rétrécissement du champ d’intervention du médecin généraliste.

     Cet omnipraticien qui à l’aube du XIXème siècle était médecin du corps et de l’âme devint au début du siècle suivant l’unique médecin des organes et des fonctions, et cecin du fait, d’une part, de l’explosion des découvertes scientifiques et, d’autre part, de l’appropriation de la souffrance psychique par  les psychanalystes, puis les psychologues et enfin les psychiatres. Les spécialités médicales absorbèrent ensuite un grand nombre de demandes de soins du fait au départ de leur multiplication croissante, puis de la technicité galopante des investigations et des traitements. Enfin, phénomène beaucoup plus récent, bon nombre de médecins ont désinvesti volontairement le champ des urgences. On connaît les effets de cette évolution séquentielle : clivage entre psyché et soma, clivage entre les différentes fonctions corporelles, enfin détresse des patients confrontés à des structures surchargées et anonymes. Absence de représentation quant à l’articulation corps psychisme, absence de corrélation entre les différentes approches spécialisées, absence de réponse à l’angoisse. Le patient est éclaté. Et le médecin aussi du fait de ces trois clivages qui pervertissent sa fonction initiale et auxquels il s’est plus ou moins  volontairement soumis.

     Un autre phénomène a accentué cette perte du sens initial de la fonction, c’est l’envahissement de la demande de service au détriment de la demande de soins. Si le champ d’action du médecin au niveau du soin risque de se limiter sous peu à prendre la tension, peser le patient, adresser au spécialiste et formuler quelques bonnes paroles, son champ d’action au niveau de la demande de services s’est étendu. Services fait d’obligations plus ou moins implicites dans lesquelles il est menacé de perdre définitivement son identité : lettres au spécialiste, certificats pour avoir la paix, protocoles à remplir, recommandations à respecter, injonctions administratives, maîtrise comptable, interactions délétères de toutes sortes, dans lesquelles sujet patient et sujet médecin disparaissent. Quelle que soit la revalorisation promise ou effective de la profession, elle, ne sera que lettre morte tant que sujet patient et sujet médecin ne retrouveront pas une existence réelle. Si cela ne se produit pas le médecin va devenir rapidement un prestataire de service ou comme certains l’ont évoqué un officier de santé. Le mal être et le désinvestissement de la médecine générale réside là.

     Un sujet malade est un individu qui souffre et qui a décidé de présenter cette souffrance à un médecin afin que ce dernier la définisse et y porte remède. Un sujet médecin est celui qui a choisi d’accepter cette demande, de la comprendre et d’y apporter une réponse. Deux mouvements qui se rejoignent pour tendre vers le même but, deux mouvements sous tendus de part et d’autre par une dynamique psychique à fort déterminisme inconscient dans laquelle l’histoire de chacun est déterminante.

     Même le médecin le plus défensif a perçu à un moment donné la réactivité particulière d’un corps face aux désordres existentiels, les évolutions surprenantes de telle pathologie, les particularités de la relation d’un patient à l’autre, le poids des interactions entre le patient et son environnement. Ce constat quotidien aboutit chez celui qui s’en défend à une réaction de rejet : « Celui là il m’épuise, il n’a rien… Celui là il est psy… », chez celui qui s’interroge à une réaction souvent défaitiste :  «L’évolution de cette maladie n’est pas normale…c’est l’angoisse qui est à l’origine de ses troubles, mais il n’y a pas grand chose à faire », chez celui qui est curieux et qui cherche « J’ai repéré chez lui le poids des facteurs existentiels mais je ne sais qu’en faire… ». La formation du médecin ne lui permet pas de disposer de réponses opérantes face au patient anxieux, dépressif ou présentant des maladies somatiques chroniques ou récidivantes en relation avec des désordres existentiels. Il y a lieu de reconsidérer la formation, et sans en altérer ses bases au niveau de l’approche somatique, d’y intégrer une connaissance minimale mais solide du fonctionnement psychique de la personne, des désordres qui peuvent l’affecter et de proposer au médecin des représentations et des principes fondamentaux susceptibles d’avoir une action thérapeutique efficace.

     La demande existe chez de nombreux médecins mais elle s’éteint vite sous le poids de la quotidienneté, de la demande de service, et du fait de l’idée souvent répandue que s’intéresser à ces choses là risque de remettre en question le mode d’exercice, car les réponses et les modèles proposés le plus souvent paraissent très éloignés du contexte de l’exercice médical : entre un désert relatif d’outils réellement applicables, une écholalie de poncifs redondants, quelques recettes de communication et des exposés hermétiques, le praticien a du mal à y trouver nourriture.

     Or la formation du praticien à l’approche et au traitement de patients atteints de désordres psychiques ou psychosomatiques existe. L’Ecole de Médecine Psychosomatique s’efforce depuis plus de dix ans de l’élaborer en adaptant le contenu de sa recherche aux conditions de l’exercice médical, proposant ainsi l’acquisition de connaissances, d’outils et de compétences nouvelles, utilisables dans la majorité des situations cliniques et directement applicables dans la pratique tout en préservant les acquis du médecin.